Le Résumé
« Quel genre de jeune homme faut-il être pour écrire une chose pareille ? L’écriture est soignée, la calligraphie appliquée. Tout cela rend le texte plus dérangeant encore. Comme si l’auteur savait qu’il serait lu. Qu’il m’attendait »
Une mère, la narratrice, dépose son jeune fils chez sa nourrice, Mina. Elle a ainsi du temps pour écrire. Mina vit seule et a aussi un enfant, Rafael, plus âgé. Il a disparu sans raison et a laissé un mystérieux carnet. En découvrant le contenu du carnet que lui a confié la nourrice, la narratrice est bouleversée. Il n’en fallait pas plus pour que la menace plane, qu’elle contamine tout.
Les souvenirs refont surface. Qu’est devenue son amie d’enfance disparue vingt-cinq ans auparavant ? Des questions restées sans réponses reviennent la hanter. Passé et présent se confondent et le lecteur découvre peu à peu l’histoire de Rafaël. S’il est un spécimen, unique, ou s’il est à l’image de son espèce, qui sera en mesure de l’affronter ?
« Vous ne dormirez plus avant de savoir qui est vraiment « le spécimen »
Mon Avis
J’attendais « Spécimen » parce que j’ai lu tous les livres de Pauline Claviere depuis ses débuts. Je connaissais déjà sa capacité à explorer l’intime, la mémoire et les fragilités humaines. Mais cette fois, elle va ailleurs.
Impossible pour moi de comparer ce roman à « Wunderland », que j’avais dévoré. Là où ce dernier s’inscrivait dans une histoire familiale portée par une forte dimension historique, « Spécimen » choisit un territoire beaucoup plus vertigineux, celui de la protection de l’enfance, de la responsabilité et des limites de l’amour.
Ce livre est presque diabolique dans ce qu’il provoque. Il ne pose pas seulement la question « Jusqu’où irions-nous pour protéger nos enfants ? », il en soulève une autre, encore plus troublante : « De qui faudrait-il les protéger ? »
Travaillant moi-même dans la protection de l’enfance, je n’ai pas pu lire ce roman comme un simple lecteur. J’y ai retrouvé cette zone grise où les certitudes disparaissent, où protéger, comprendre, juger et aimer cessent d’être des évidences.
La force du roman réside aussi dans ses personnages. Pauline Claviere ne réduit jamais personne à un rôle. Rafael, Mina, Laura… chacun existe avec ses contradictions, ses silences et sa part d’ombre. À mesure que le récit avance, notre regard évolue et ce que l’on croyait acquis finit par vaciller.
L’intrigue est redoutablement maîtrisée. Pauline prend son temps, installe le doute et avance sans jamais céder à la facilité. On ne sait pas toujours où elle nous emmène, mais on continue malgré soi, jusqu’à cette fin qui oblige à relire mentalement ce que l’on croyait avoir compris.
Et puis il y a Marseille mais pas celle des cartes postales. Ici, c’est un Marseille intime et inquiétant. Une ville qui semble lentement sortir de son axe. Les repères vacillent, les silences prennent de la place et toute une société paraît se désaxer. Cette atmosphère traverse le roman de bout en bout.
On parle beaucoup du sujet du livre et pourtant sa vraie force est ailleurs, dans ce qu’il laisse derrière lui une fois la dernière page tournée « Que devient l’amour lorsqu’il est confronté à l’impensable ? Que reste-t-il quand les repères vacillent ? Et jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour protéger ceux que nous aimons ? »
« Spécimen » n’est pas un roman confortable, c’est un roman qui remue et je crois sincèrement que Pauline Claviere vient de franchir une nouvelle étape dans son écriture. D’ailleurs, je suis aussi heureux de voir son travail rencontrer aujourd’hui autant de lecteurs. Cette reconnaissance est méritée et, à mes yeux, elle est sans aucun doute la sensation littéraire de ce printemps 2026.
Ce n’est peut-être d’ailleurs qu’un début puisque « Spécimen », quand on voit la puissance visuelle du roman, son atmosphère si singulière et ce Marseille où tout semble lentement se désaxer, on comprend pourquoi cette histoire attire déjà le cinéma avec l’adaptation en cours par RT Features, société de production du brésilien Rodrigo Teixeira, notamment producteur de « Call me by you name » (2017) et « Je suis toujours là » (Oscar du meilleur film international 2025).
Chapeau bas Pauline d’avoir osé aller sur un terrain aussi sensible, avec autant de justesse, de nuance et d’audace. Pour cette prise de risque littéraire, pour ce Marseille intime et inquiétant où toute une société semble se désaxer, et pour ce roman qui continue de résonner longtemps après la dernière page.
Et maintenant… vivement le prochain !!!
